Octobre 2004

 
         
         
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A journées chargées cette semaine (Collègue S, opérée en urgence, a été arrêtée 3 semaines et rentre lundi prochain), soirées et week-end de plaisir qui se résument en deux excellents films ("Steamboy" et "Collateral"), la lecture de "L'occupation" d'Annie Ernaux (fascinant, ce sentiment de jalousie) et "Les Heures" de M. Cuningham, une balade le long du Bassin de La Villette et des allées du Cimetière de Montmartre sous un soleil certes un peu édulcoré mais bien agréable, quelques moments lyriques avec les Marmottes vocales aux Buttes Chaumont. Une semaine occupée qui a laissé peu de place à l'écriture et au net en général. Du coup, j'ai plein de mails en retard et un peu mauvaise conscience en pensant à Nath. Je devrais m'y mettre mais non ... je vais rejoindre ChagsBral et regarder "Les autres" avec lui.

Cimetière de Montmartre.

 
         
         
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J'avais proposé à Simon de déjeuner avec lui puisque me trouvant dans son quartier. Aussi, nous sommes nous retrouvés Place St Sulpice où il m'a dit "Un déjeuner de desserts, ça te tente ?" et j'ai répondu ok. Chez Hermé, j'ai boudé les classiques pour choisir un macaron "Inca" (compote d'avocats à la banane et ganache au chocolat) et un "Victoria" (crème mousseline à la noix de coco, ananas assaisonné aux zestes de citron vert et poivre Sarawak), lui une sélection de petits macarons et une boite de pâtes de fruits "griottes/pistache" puis nous avons longé la Mairie jusqu'au Luco. Là, nous avons traîné deux lourds fauteuils sous les larges feuilles d'un marronnier, la pluie menaçant, avant de déguster notre déjeuner tout en échangeant les dernières nouvelles. Il a remis les clefs du local au cessionnaire hier matin et va s'octroyer deux semaines de vacances en Thaïlande. Ce à quoi nous avons trinqué en entrechoquant nos gobelets d'eau minérale, histoire de diluer tout ce sucre.

Dans le métro me ramenant au bureau, je me suis replongée dans "Mortimer" de T. Pratchett dont certains passages tels celui-ci décrivant le cheval de la Mort me réjouissent

"C'est à cet instant qu'ils entendirent le clip-clop de sabots, lesquels résonnaient plus fort sur la place glaciale que ne l'autorisait l'acoustique classique. En fait, le mot clip-clop rend incroyablement mal l'espèce de crépitement qui enveloppait la tête de Morty ; clip-clop évoque un petit poney plutôt guilleret, peut être coiffé d'un chapeau de paille percé de trous pour les oreilles. Quelque chose dans ce bruit-ci faisait clairement comprendre que les chapeaux de paille n'étaient pas en option. Le cheval pénétra sur la place par la route du Moyeu ; de la vapeur s'élevait en tourbillonnant de ses larges flancs blancs et moites et des étincelles jaillissaient des pavés sous ses pattes. Il trottait fièrement, comme un destrier. Aucun doute, il ne portait pas de chapeau de paille."

Tout comme quand il rend une atmosphère hivernale : "Le gel avait resserré son étreinte sur la forêt, l'avait empoignée à en faire crier les racines".

Je n'en suis qu'au tiers du livre mais je me régale.

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Les signes sont là, pas moyen d'y échapper. Dehors, les gouttes froides de pluie et des arbres qui se dénudent et ne peuvent plus nous en protéger. Dans le salon, les photophores, la bougie au cèdre allumés plus souvent. Dans la cuisine, de la courge muscade aux épices à rôtir au four et une coupe de fruits déclinant tous les tons de violet, rouge et ocre. Des jupes de velours amande, vieux rose, des pulls mousseux, du tweed, des impressions cachemire à nouveau dans le placard du bureau.

L'automne est là et les envies de chocolat chaud à la cannelle, après un après-midi de shopping, également. Nous n'étions pas installées depuis cinq minutes dans le salon de thé, à beuiller les tartes aux noix de pécan tout en se disant que "non, ça ne serait pas raisonnable", qu'un cri à glacer le sang s'est fait entendre semblant provenir du sous-sol. Du monde s'est précipité vers ce qui s'est avéré, ensuite, être les toilettes d'où nous sont parvenus des éclats de voix quasi-hystériques. Dans le même temps, un ouvrier en bleu de travail est entré précipitamment dans la boutique en criant "faut lui dire à la dame que c'est rien, c'est pas un rat, c'est moi !" puis expliquant au patron qu'il était entrain de passer un furet dans une colonne de l'immeuble, dans les caves, et que, par on ne sait quel miracle d'imbrication des évacuations, le furet était remonté jusqu'au haut de la cuvette du wc du salon. La cliente en fut quitte pour une bonne frayeur. Nous pour un bon moment d'hilarité.

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Depuis une quinzaine de jours, je suis excitée ou très énervée, je parle vite, je sautille sur place. Je mets ça sur le compte de tout le sucre que j'ai ingurgité, des déjeuners de biscuits et de chocolat pris au bureau notamment, espérant que personne ne viendra me demander d'où me vient, justement, cet appétit soudain pour les sucreries. L'aiguille de la balance a sauté de deux crans accentuant mon malaise. Je les vois, les démons du passé repointer leur vilain nez et j'étouffe de ne savoir dire, de n'être pas capable de parler de ce qui est arrivé, il y a quinze jours.

L'espace d'un instant, la semaine dernière, j'étais à deux doigts d'en parler à ChagsBral. Et puis la seconde d'après, j'ai pensé "à quoi bon". A quoi bon remuer tout ça, parler de cet homme qui me raconte, au détour d'une allée de la grande épicerie, sa vie, son atelier, le livre qu'il a publié sur l'art pompier, ses cours, sans ciller, sans l'ombre de la moindre gêne. Sous le coup de cette rencontre suprise, je l'ai écouté, comme tétanisée, et quand il m'a dit qu'il retrouvait en moi la petite fille qu'il avait connue, je me suis décomposée, j'ai murmuré une vague excuse avant de le quitter. Alors que j'attendais à la caisse pour régler mes achats, j'ai réalisé que je venais de survivre à un mini-séisme et l'idée ne me quitte pas depuis qu'il est peut être temps que je le confronte puisque que je sais désormais comment le joindre. Et j'y pense. J'y pense beaucoup.

 
     
         
 
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Nous avons vu "Rire fragile" d'Avron au Théâtre du Ranelagh, hier soir. Evidemment, si je mets l'accent, dès le départ, sur ce lieu tout de bois que je ne connaissais pas, l'imposante cheminée qui se trouve en face du bar lui conférant une atmosphère de petit théâtre de quartier chaleureux, ça peut laisser supposer que le spectacle m'a moyennement plu. Ce qui est le cas. Enfin, je suis injuste car le rire fut facile pendant le premier et le dernier tiers. Par contre, que venait donc faire là Bartabas ? Ce passage, pourtant empreint de poésie, le rendant plus original, partait à tel point dans tous les sens que j'ai eu un mal fou à faire le lien avec le thème du rire et le reste du spectacle. Impression tout aussi brouillonne lors du petit speech d'après applaudissements. Etre un homme de scène ne fait pas de vous, forcément, un orateur. Très sincèrement, même s'il a eu raison de mettre l'accent sur la joliesse du lieu où nous nous trouvions, entre autres, cela m'a semblé long, embrouillé et ennuyeux. Avis très mitigé donc.

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Lors de ma visite de contrôle post-opératoire, hier, j'ai daté mon chèque du 12 comme pour indiquer que cette journée de liberté était une pause hors temps, une parenthèse volée au calendrier si rythmé des semaines. Visite satisfaisante d'ailleurs puisqu'il est vrai que les douleurs, même si elles furent vives au début, se sont atténuées grandement avec le temps. Je ne ferai pas partie, et je touche du bois, de ces patientes qui traînent des douleurs résiduelles pendant six mois/un an.

 
       
 
         
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Pas tout à fait 22 h, Boulevard de Rochechouart, à la sortie du métro où je viens de quitter ChagsBral. Elle se trouve sur le trottoir d'en face et je l'observe collant ses stickers tout en haut des devantures de boutiques. Telle une acrobate, tour à tour sur la pointe des pieds, s'agrippant aux rideaux de fer, escaladant un deux-roues, tirant la langue sous l'effort. Piquée par la curiosité, je traverse le boulevard pour aller jeter un coup d'oeil à l'objet de tant d'application et lorsque je la dépasse sur le trottoir un peu plus haut, je ne résiste pas et l'aborde.

De longs cheveux noirs, un visage mutin, une plastique presque parfaite, on la croirait sortie d'un manga. Plutôt surprise que je m'adresse à elle. Même un brin méfiante, au départ, car en général, elle a plutôt droit à des leçons de moral (dégradation du bien d'autrui bla bla bla dit-elle) ou à des engueulades. Tout en discutant street art, nous arrivons au coin de ma rue et découvrons que nous sommes voisines. Ce qui explique le grand nombre de ses stickers, que j'avais déjà remarqués, dans le quartier. Très gentiment, elle m'en propose un que je lui échange contre un de ceux que j'ai reçus de l'américain Dave et que je trimballe toujours dans mon carnet. Au pied de mon immeuble, elle me montre en soupirant les stickers que le marchand de vêtements a tenté d'enlever puis se sauve, ayant avisé un horodateur un peu trop propret un peu plus loin.

22h15 Fin d'une rencontre.

 
         
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J'ai passé l'heure du déjeuner au Virgin à feuilleter des livres d'art (très peu sur le collage et donc pas vraiment de tentation) et ce soir j'ai filé à la bibliothèque avant qu'elle ne ferme ses portes, afin de préparer un peu plus mon projet pour la deuxième cession d'atelier samedi. Je découvre le travail de Braque, de Picasso et surtout celui de Romare Bearden et cela me passionne. Pour varier les plaisirs, j'essaie, dans le métro, d'avancer un maximum "American Gods" de Nail Gaiman, et le soir, avant de m'effondrer de sommeil, je me fixe l'objectif d'une vingtaine de pages du "Journal de Guerre" de Simone de Beauvoir qui vient compléter son échange de courrier avec Bost, lu cet été. Malgré la meilleure des volontés, je pense qu'il me faudra demander la prolongation de deux livres vendredi, le Gaiman et "Moon Palace" d'Auster, pas encore commencé.

Et comme je cours toujours après le temps, j'ai grappillé quelques instants à mon arrivée au bureau pour écrire à Obaasama, préparer un envoi à Nath et envoyer un fax de rappel au Notaire (mais qu'est ce que je donnerais pour pouvoir en finir une bonne fois pour toutes avec ce dossier de succession). La journée s'est achevée et j'ai réalisé que je n'avais pas pris RV avec le dentiste, ni pour l'échographie de contrôle, ni arrêté de date comme promis à Dalba, qui attend après moi, pour l'expo "Pharaon" à l'IMA. De toute façon, chaque journée déverse son trop plein sur le lendemain, y a rien à y faire.

 
         
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Réveil difficile, avec un méga mal de tête, mais il me fallait préparer mon projet "2" avant de partir pour l'atelier. Il faisait presque doux dehors, les fenêtres de la chambre et du bureau sont restées ouvertes sur le bout de jardin de l'immeuble mitoyen. Je suis restée là, quelques instants, le mug de café à la main, à absorber cette lumière de soleil levant sur les façades blanches. Un soleil d'automne d'or et de rose qui, suivant l'arc de son parcours, s'en est allé illuminer les feuilles cramoisies d'une vigne vierge.

Le décalage dans le plaisir visuel n'a donc pas été trop grand lorsque je me suis plongée dans l'ouvrage sur la frise "Beethoven" de Klimt. Il n'y a pas de rapport direct avec mon projet mais je voulais me familiariser avec son utilisation de l'espace. Puis, j'ai lu avec attention, dans l'ouvrage de Siegmann sur le Mail Art, le chapitre "collage" et opté pour l'idée du découpage en 9 "cases" par des bandes de papier de couleurs différentes pour continuer à apprendre à structurer l'espace et à y placer mes découpages. Et des découpages, j'en fais. La recherche des documents est prenante, fortement amusante, avec pour but la constitution de sortes de "banques" d'images. Pour le moment, je découpe dans des magazines, des cartes postales, des reproductions d'oeuvres d'art, etc.. Il faut d'ailleurs que je demande à Simon des vieilles Gazettes de Drouot.

La sélection pour l'atelier d'aujourd'hui s'est faite rapidement : la silhouette d'une femme nue, des femmes sous burka, une photo des statues de Mâkhi Xenakis qui m'ont tant impressionnées

J'ai quitté la maison vers 10h30 pour acheter une part de quiche et un grand cake au chocolat rue des Martyrs et comme j'avais un peu de temps devant moi, nettement moins mal au crâne et un peu faim, j'ai pris un jus de pommes et une salade de fruits à la Rose Bakery en commençant à lire les "Collages" d'Aragon, trouvé à la bibliothèque hier.

A l'atelier, étant la première arrivée j'ai pu discuter tranquillement de mon projet avec Ibelle. Je me suis installée sur "mon" coin de la grande table en verre, ai préparé du thé pour tout le monde, fait un tour dans la cour où poussent quelques pieds de vigne dont le raisin qu'on nous (Muriel étant arrivée entre temps) a invité à goûter a un parfum tout à fait surprenant de cassis.

Travail intensif pendant deux heures ; un peu de frustration due à mon incapacité à couper droit (délicat quand il s'agit de longues et fines bandes de papier) même en ayant recours à la règle et au cutter (le papier se déchire, je repasse aux ciseaux). Nous avons tous les quatre eu un mal fou à délaisser notre "oeuvre" pour la pause déjeuner. J'étais tellement concentrée sur ce que je faisais (les cinq découpages principaux tournant, virant, dans les cases) que JC a du venir me chercher, les autres étant déjà dans la cuisine ou assis dans la cour. Le temps de grignoter un bout de gougère, une part du cake auquel tous ont fait honneur, je m'y suis recollée. Pas très liante aujourd'hui et leur discussion sur l'achat d'appartements dans le quartier ... j'ai préféré revenir à mon problème de mise en place. Il m'a fallu encore une bonne heure pour arriver à un résultat satisfaisant ce qui m'a laissé tout juste le temps de passer au collage, phase délicate qui demande une attention extrême. Et évidemment, il y a eu des ratés : la pluie de petits bouts de papier tombés au hasard dont j'ai déplacé le tracé et dont le mouvement est devenu moins harmonieux et le travail de pochoir pour la lettre N avec une peinture acrylique orange qui a légèrement bavé.

Ceci étant dit, je suis assez contente du résultat, j'apprends, à épurer principalement, et j'attends le prochain atelier dans deux semaines avec impatience.

Fin d'atelier en milieu d'après-midi. Toujours un grand soleil et de la douceur à l'extérieur qui m'a poussé à rentrer à la maison me changer. J'y ai retrouvé mon portable et des messages de ChagsBral, Tserba et SangPo.

Tserba est à Paris pour trois jours avec son petit garçon et nous nous retrouvons pour dîner chez sa soeur tout à l'heure. Il ne me reste plus qu'à faire quelques courses et préparer la salade d'oranges aux olives que j'ai promise.

 
         
   
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Ce soir, une lune parfaitement ronde et dorée s'élevait au-dessus des toits à un bout de l'avenue alors que le soleil couchant s'enflammait à l'opposé et nous étions un certain nombre, le nez en l'air, à jouir de ce bref rendez-vous avant que la nuit ne tombe.

En rentrant à la maison, j'ai trouvé une lettre d'Obaasama qui y avait collé (comme lorsque j'étais enfant) un billet, maintenu par une multitude de petits bouts de scotch, pour participer à la commande d'une corbeille de chrysanthèmes que je fais déposer dimanche sur la tombe d'Amala. Participation très importante à ses yeux. Elle n'a d'ailleurs cessé de me répéter au téléphone combien cela avait de sens pour elle de marquer ainsi notre souvenir, de manifester notre amour, de lui montrer que nous ne l'oublions pas, ce à quoi je n'ai pas su vraiment faire écho. Pourtant, rarement une semaine ne se passe sans que je pense à ma mère ou qu'un objet qui se trouve chez moi n'évoque un souvenir. Par exemple, hier matin, le bruit de mes talons pointus sur les pavés. Le rythme de mes pas, le même que le sien que je guettais par la fenêtre de ma chambre lorsqu'elle venait de s'absenter pour une course et qui finissait par retentir, familier, dans le passage cocher puis sous la véranda. Alors, les chrysanthèmes dans tout ça ? Pourquoi mettre tant d'attention dans le choix de la corbeille en bois tressé qui recevra des fleurs que je veux mordorées et qui seront déposées dimanche sur une tombe où je ne me suis rendue qu'une fois en trois ans, alors que j'ai laissé partir ma mère, que je lui ai dit adieu définitivement et que je ne pense pas (contrairement à ma grand-mère) qu'elle est là, présente dans nos vies, tel un ange protecteur ? Cela relève de la même démarche, je crois, que lorsque j'entre allumer un cierge dans un lieu de culte comme me rendant à un rendez-vous avec ma peine, avec le manque d'elle. Ce n'est qu'une façon de toucher à nouveau du bout des doigts la réalité de la mort.

 
         
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Mon anniversaire approche à grands pas et pour la première de ma vie, autant que je m'en souvienne, cela génère pas mal d'angoisse. Et me voilà envahie par la panique au lieu de me réjouir d'avoir encore autant de projets en tête. Me voilà à faire des calculs stupides du genre si je meurs au même âge qu'Amala, il me reste 20 ans à vivre .... Qu'est-ce qui me prend ?

 
         
  G..r  
         
     
         
     
         
     
         
     
         
     
         
   
         
     
         
  Stealing stuff brings bad karma © 2004